« On ne rit pas à table. »
Quand j’ai entendu cette phrase, je me suis dit que j’avais un bel exemple de phrase absolue inadaptée au réel.
Et quoi de plus difficile que de se retenir d’un fou rire ?
Je choisis divers niveaux d’intimité pour illustrer deux problématiques que me renvoient l’actualité :

  • « De quoi ne doit-on pas rire ? »

En tant que parents, comment réagir par exemple, aux mêmes blagues racistes qui circulent dans les cours d’école depuis des années ?
Une fois que l’enfant a énoncé sa blague au dîner dans l’espoir de susciter une réaction auprès de ses parents, et que les parents ont ri, l’enfant attend une approbation ou une désapprobation.
Ce n’est pas parce que les parents ont ri qu’ils sont obligés de se taire ensuite ou d’en rajouter une louche dans la même direction.
N’oublions pas que la subtilité, les nuances, les paradoxes, les ambivalences sont le propre de l’humain. C’est quand nous voulons suivre une ligne directrice sans en démordre que nous perdons notre humanité.
Si nous voyons quelqu’un tomber dans la rue et que cela nous occasionne un fou rire, nous pouvons ensuite nous excuser d’avoir ri et aider la personne à se relever. On ne contrôle pas ses émotions mais on peut contrôler ses actes si justement on a reconnu l’émotion puis l’avons mise à distance.
De la même manière, les parents peuvent dire « J’ai ri de ta blague mais c’est une histoire qui peut blesser des gens et cette histoire est une exagération réductrice. » A adapter selon l’âge de l’enfant, pour les plus petits, un exemple sera le bienvenu : « C’est comme si on ne parlait de toi qu’en parlant de ton grand nez, comme si tu n’étais rien d’autre qu’un grand nez et qu’on se moquait de toi. »

moquerie

Et si les parents n’ont pas ri mais se sont fâchés de manière démesurée sans expliquer quoi que ce soit, sans en reparler plus tard ? L’enfant risque de refouler ou de faire des associations bien hasardeuses entre l’élément déclencheur et la conséquence.
Si un des parents rit mais l’autre pas, les parents peuvent se mettre d’accord hors la présence de l’enfant, puis en reparler à l’enfant quand l’occasion se présente. Ou bien les parents peuvent exposer calmement chacun leur point de vue. Cela montrera à l’enfant qu’il a le droit de se faire sa propre opinion et qu’il ne perdra pas l’amour de ses parents pour autant.

Mommy caddie 7


Dans le film « Mommy » de Xavier Dolan (2014), Steve, sa mère et leur voisine reviennent des courses. Alors que la mère et la voisine sont à vélo, Steve se met à pousser le caddie plein de marchandises sur la route, à bloquer la circulation et à envoyer les provisions du caddie sur les voitures derrière lui. Sa mère se fâche et hurle, la voisine a un fou rire. Et on voit comment secondes après secondes, la mère lâche sa peur, ses principes pour se laisser aller à rire et cela n’aurait pas été possible sans la présence de la voisine.

 

  • « Au bout de combien de temps peut-on rire d’un évènement fâcheux ? »

Cela dépend notamment de la manière dont résonne l’évènement. Certains savent plus facilement prendre du recul que d’autres mais cela dépend aussi des thèmes. Pour untel certains évènements ne pourront jamais être source de dérision.
Combien de fois entend-on « Ce n’est pas drôle. » ? Sur des tons qui vont du reproche à la désinvolture en passant par la blessure.
Dans un couple, on voit bien que parfois on est capable de rire d’une salve quasi instantanément mais parfois ce sera une cicatrice qui demandera du temps, des excuses et risquera de se rouvrir à l’occasion.

riretable

Rire à table

On peut aussi expliquer aux enfants que cela dépend des convives. Sommes-nous entre nous ? L’invité est-il quelqu’un qui nous connaît bien ou peu ?
Nous ne pouvons jamais apporter toutes les nuances de la vie réelle et nos enfants les découvriront eux-mêmes au fil du temps.
Mais n’exposer aucune nuance, c’est leur mettre des bâtons dans les roues au lieu de les éduquer.
Je parle souvent de « la règle et l’exception ».
Une étude a montré que l’adolescence a plus de chance de bien se dérouler si l’adolescent mange à table en famille de manière régulière.
Ne passons donc pas à côté de cette opportunité d’offrir à nos enfants un temps de partage de qualité.
Chez nous, cela fait deux ans qu’au dîner chacun dit aux autres les bons moments de sa journée. Cela place le repas dans une atmosphère positive et c’est souvent l’occasion de rire ensemble. Cela permet également de repérer les souffrances qui peuvent survenir alors qu’un mutisme installé de longue date ne le permettra pas.
Puis nous remercions pour ces bons moments, qui ne sont pas des dus.
Si vous avez envie de mettre ça en place chez vous, je vous suggère de ne pas l’officialiser, surtout si vos enfants sont déjà grands. Le Bouddhisme et la médecine chinoise contiennent beaucoup de données empiriques provenant d’une longue observation des êtres humains. Shunryu Suzuki dit ainsi que nous avons plus de chance d’obtenir ce que nous souhaitons pour autrui en lui proposant l’inverse.
A vous de voir si vous osez tenter « Je vais vous raconter tous les mauvais moments de ma journée » et voir ce que cela produit comme réactions.


Plus de pistes...

... pour les adultes : je visionne le film « Mommy » (encore sur quelques écrans et sortie du DVD prévue le 18 mars prochain) ou un autre film dans lequel les personnages principaux sont emplis d’ambivalence. J’observe ce que cela éveille en moi : Je juge ? Je comprends ? Je ne suis pas d’accord ? J’apporte encore plus de nuances ? J’ai l’impression que le film parle de moi ?
Est-ce que j’accepte mes ambivalences ou je les rejette et me fixe une ligne de conduite que j’ai du mal à tenir ? Comment se manifeste la violence que peut-être je m’impose ? Vers moi ? Vers autrui ?